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Chapitre I
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Beauté et Harmonie
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Beauté profane et beauté sacrée
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La beauté est insaisissable.
Ephémère ou éternelle, ténébreuse ou triomphante, secrète, sauvage, impudique, insolente, elle se pare de tous les attributs. Elle peut nous éblouir, nous transporter de joie ou nous clouer sur place, fascinés par son irrésistible pouvoir de séduction.
Que ce soit par le jeu des sentiments ou par celui des mots, on ne sait jamais par quel bout la prendre. Mais elle ne nous laisse jamais indifférents.
Tous les goûts, dit-on, sont dans la nature. Telle chose, en effet, que je trouve belle, ne l’est pas forcément pour un autre. La beauté serait-elle donc exclusivement subjective ? Ou bien serait-elle donnée avant d’être acquise ? Montrée avant d’être démontrée ?
Nul ne peut contester que la beauté d’un arc-en-ciel, perçue de tous, est donnée. Mais sa beauté cachée, mise au jour par le physicien au moyen de la réfraction chromatique de la lumière, n’est perceptible qu’aux hommes de science. Elle est « acquise » et nécessite un apprentissage.
Ce dernier mot nous interpelle.
Pour nous, Maçons de Tradition, rompus aux efforts du long cheminement initiatique, l’apprentissage de la beauté est une constante. Car l’Initiation est lumière, elle est porteuse d’un message et en éclaire le sens. Ce sens est celui du Sacré.
Dès lors, la beauté n’est plus considérée, dans son acception profane, comme la simple expression de ce qui est beau et procure du plaisir.
Elle n’est ni donnée, ni montrée, mais révélée. Ou, plus exactement, c’est elle qui révèle. Elle révèle le Beau, unité principielle et sacrée qui échappe à la raison sensible, qui ne procède plus de l’âme mais de l’esprit, et qui est d’essence divine.
Prise dans ce sens, la beauté est la puissance du Beau. Comme la vérité est la puissance du Vrai, la justesse celle du Juste, le bien celle du Bien, elle émane du Verbe, puissance première et volitive de la Création.
Nombreux sont les hommes qui sacrifièrent leur vie à sa recherche et à sa gloire.
Ils étaient tous Hommes de l’Art, soulevant secrètement le voile d’une beauté cachée qu’ils savaient éternelle. Dépositaires de la Tradition, gardiens du grand mystère des nombres, hiérophantes, philosophes, alchimistes, bâtisseurs de temples, ils oeuvrèrent au clair-obscur des « mots de puissance ».
Nous en sommes les lointains héritiers. Au delà de leur savoir transmis sous le manteau de l’ésotérisme, nous vivons aujourd’hui à la lumière de leur beauté intérieure. Car si le Beau est dans l’œil du Divin Créateur, la beauté est aussi dans le regard de celui qui la contemple.
Assurément, le plus chanceux de tous fut Noé, sage parmi les sages, qui marchait avec Dieu. Après le Déluge, il s’était prosterné, face contre terre, puis avait érigé un autel et rendu grâce. Alors le Seigneur, toute colère apaisée, apparut dans Sa beauté la plus éclatante.
Et Noé vit la beauté de Dieu, arche merveilleuse irisant tout l’espace, à l’image de son paradigme, la Divine Arché, cette demeure céleste qui n’est pas faite de main d’homme, éternelle dans les Cieux…
Et il fit beau, à l’aube de tous les matins du Monde.
Et Dieu nomma la beauté Alliance…
Harmonie divine et eurythmie manifestée
Arrêtons-nous un instant sur notre Planche Tracée du Premier Grade. Nous y reviendrons souvent, elle est d’une richesse insoupçonnée.
Nos Loges sont soutenues par trois Grandes Colonnes qui se nomment Sagesse, Force et Beauté. La Sagesse qui dirige, la Force qui soutient et la Beauté qui orne…
L’Univers est le Temple de Dieu que nous servons. La Sagesse, la Force et la Beauté soutiennent Son Trône comme les piliers de Son Oeuvre, car Sa sagesse est infinie, Sa force omnipotente et Sa beauté resplendit dans l’ordre et la symétrie de l’ensemble de la Création.
Ordre et symétrie. Ces deux termes ne peuvent se comprendre dans le sens où nous les entendons aujourd’hui.
Pour l’homme de Tradition, l’Ordre du Monde n’est pas un répertoire de genres, une liste exhaustive d’objets répartis dans l’Univers comme, par exemple, la classification des éléments de Mendeleïev. De même, la symétrie ne consiste pas à exécuter la réplique exacte d’une figure donnée par rapport à une droite ou à un plan. Il s’agit de bien autre chose.
On peut en trouver un début d’explication dans le Timée de Platon, œuvre majeure, s’il en est, de la philosophie antique.
Platon considère deux mondes bien distincts :
- le monde intelligible ou monde des idées, siège d’entités non sensibles qui existent « en soi », toujours et absolument, pures et sans mélange, et qui présentent la seule réalité véritable parce qu’elles sont immuables.
- le monde sensible, monde manifesté ou coexistent des « réalités particulières », instables ou éphémères, et qui ne peuvent être que des copies, des images de leur modèle (ou paradigme) dans le monde intelligible. L’exemple, cité plus haut, de l’arc-en-ciel et de la Divine Arché, demeure céleste, est on ne peut plus parlant.
Le monde intelligible est donc le monde de l’être, le monde sensible celui du devenir. Cette distinction est essentielle, car elle introduit de facto la nécessité d’un temps et d’un espace comme supports « matériels » du monde sensible soumis au changement incessant.
On le comprend d’autant mieux que le temps et l’espace peuvent être eux mêmes considérés comme les images sensibles de l’éternité et de l’infini du monde intelligible.
Or, dans le monde sensible, la permanence (ou l’invariance si chère aux mathématiciens), se manifeste sous ces traits : causalité, stabilité et symétrie.
Il y a causalité si tout effet dépend d’une cause, stabilité si la même cause produit toujours le même effet, et symétrie si ce rapport de causalité se répète. Causalité, stabilité et symétrie n’affectent pas les formes intelligibles qui trouvent en elles-mêmes leur principe d’explication et qui ne changent pas.
Dans l’univers créé, cette triple essence de la permanence est nommée eurythmie, c’est-à-dire l’ordre (équilibre) et la symétrie (récurrence) du monde sensible d’en-bas, reflet de leur paradigme, la Divine Harmonie du monde intelligible d’En-Haut.
Le Franc-Maçon y reconnaîtra peut-être la « régularité » du Pavé Mosaïque et de la Bordure Dentelée qui l’entoure.
Dans ce sens, pour l’homme de Tradition, Dieu UN éternel est, Dieu DEUX apparaît dans SA Lumière en La séparant des Ténèbres, Dieu TROIS équilibre, c’est-à-dire harmonise le chaos.
Alors, et alors seulement, Dieu crée dans l’eurythmie du temps et de l’espace manifestés (QUATRE, CINQ, SIX, SEPT…).
Dans la déclinaison de ce schéma divin (retenons bien ce mot, nous le retrouverons à la fin de notre exposé), le Beau (« Dieu », UN) resplendit dans la Beauté (« de Dieu », DEUX), et la Beauté (« par Dieu », DEUX) resplendit dans l’Harmonie (« de par Dieu », TROIS).
- l’essence divine du Beau, une et nominative, est représentée par un cercle ou par 1 point 
- la Beauté, binaire et adjective, est représentée par une droite ou par 2 points
- l’Harmonie, ternaire et distributive, équilibre le tout par un triangle ou par 3 points
Cette trilogie sacrée prélude à toute création objective dans le temps, d’abord quaternaire (projection carrée du cercle divin), puis quinaire, hexagénaire, septénaire, etc.
Francs-Maçons fidèles à la Tradition, nous en avons gardé la trace. Les trois points en triangle sont en effet l’un des symboles majeurs de l’Ordre maçonnique. L’Ordre, qu’il ne faut pas confondre avec l’Obédience, entité purement juridico-administrative au service de l’Ordre, est à la fois le fondement et le principe actif d’une société harmonieusement ordonnée, produit pur et sans tache de la verticalité de la Règle (la même pour tous) et de l’horizontalité des Frères (tous les mêmes).
Structure de l’harmonie
A la lumière de ce qui vient d’être dit sur l’harmonie divine, paradigme de l’eurythmie du monde manifesté, on peut donner de l’harmonie deux définitions simples et corrélatives :
- l’harmonie est la beauté en équilibre. Beauté des composantes, équilibre des proportions entre ces composantes et le tout dont elles participent. Cet équilibre peut être statique ou dynamique. Le premier exemple qui vient à l’esprit est, bien sûr, celui de l’architecture.
L’équilibre statique d’un temple est un équilibre d’équerre, basé sur la parfaite orthogonalité de ses lignes de force, et qui assure à l’édifice une stabilité naturelle, voulue par l’architecte comme l’expression de sa propre vision de l’éternité.
Ce n’est pas forcément un équilibre mort. Il renferme toujours une vie, une dynamique cachée, celle des proportions entre les divers éléments.
Ces proportions donnent un rythme esthétique à l’ensemble, justement appelé rythme proportionnel de la construction. Il est basé sur le choix d’un module, ou d’une unité de longueur prise pour référence, qui se décline partout, dans les deux comme dans les trois dimensions.
Ainsi, l’architectonique du Temple du Roi Salomon, à l’image du Saint Tabernacle de Moïse, a-t-elle été conçue, aussi bien dans le temps que dans l’espace, autour d’un seul et même module : le carré (et le double carré) et le nombre symbolique qui lui correspond, le nombre 4 (et son multiple décimal 40).
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Répartition des forces dans l’arc plein cintre et l’arc croisé
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Equilibre statique
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Equilibre dynamique
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L’équilibre dynamique est, pour sa part, un équilibre de compas, ou d’arc, ou d’Arche. Il se fonde sur la dynamique des forces de compression qui se divisent en forces verticales et horizontales, ces dernières exerçant une poussée latérale qui mettrait en danger la stabilité de l’édifice si on ne l’équilibrait pas par une poussée contraire. Ce qui explique l’utilisation fréquente des arcs-boutants dans l’architecture gothique.
Ici, la vie foisonne. Le compas règne en maître. Ogives, doubleaux, formerets et archivoltes lancent les claveaux vers l’infini du ciel. Battant à l’unisson d’un rythme plus haut, les cathédrales deviennent une véritable symphonie de formes. Elles chantent.
- l’harmonie est l’unité dans le multiple. Cette définition est, en fait, une synthèse de la précédente. Elle consiste à rassembler ce qui est épars et à construire, à partir de plusieurs identités particulières, une seule et même entité vivante.
La musique en est un premier exemple.
Si nous détaillons, ligne par ligne, la partition complète de L’Hymne à la Joie de Beethoven, rien ne peut troubler à priori notre perception sensible de l’harmonie. Chaque instrument, du plus grave au plus aigu, possède son propre rythme et sa propre ligne mélodique, de la plus simple à la plus complexe, ce qui est le cas pour les cordes dans l’exemple que nous avons choisi. Mais notre oreille profane a bien du mal à croire que toutes ces particularités, en se croisant et en s’interpénétrant, puissent sonner d’une manière harmonieuse. Nous avons plutôt tendance à imaginer le contraire, c’est-à-dire un résultat proche de la cacophonie.
Et pourtant…que d’émotion à l’écoute de l’ensemble, irrésistible marche en-avant sublimée par le triomphe des chœurs ! Ici mieux qu’ailleurs, l’alchimie subtile du Maître de Musique a su transmuter la somme des unités en unité de la somme. Ainsi pourrait-on écrire :
1 + 1 = 1 , 1 + 1 + 1 = 1 , 1 + 1 + 1 + 1 = 1 , 1 + 1 + 1 + 1 + 1 = 1 …
Le deuxième exemple est, on l’aura deviné, la Loge Maçonnique.
Milieu paisible et harmonieux par excellence, la Loge est un temple dans le Temple. Elle regroupe autour des Trois Grands Piliers que sont Sagesse, Force et Beauté, les colonnes vivantes des Frères qui sont autant de temples intérieurs.
Cette démultiplication, très caractéristique de la Franc-Maçonnerie, nous aide à mieux sentir l’absolue nécessité de l’union, celle qui fait battre les cœurs à l’unisson et avancer d’un seul et même pas. Et lorsque cette union est parfaite, elle syncrétise tout au Centre, là où l’harmonie, l’eurythmie, l’alliance et la concorde se fondent en un terme ultime : l’égrégore.
Les voies maçonniques de l’Harmonie du Monde
Le récit de cette légende biblique (mais est-ce bien tout à fait une légende ?) figure dans un des plus vieux textes maçonniques connus à ce jour, le Manuscrit Cooke, datant de 1410. C’est dire l’importance que nous devons lui accorder.
Il fait remonter à des temps immémoriaux le premier épisode de la sauvegarde et de la transmission du savoir, et met en scène deux des plus grands noms de l’Histoire, considérés comme les pères des sciences anciennes.
Comme Imhotep, le génial architecte, Hermès et Pythagore étaient des daïmones, mi-hommes, mi-dieux, vénérés par leurs disciples qui les portaient au firmament des étoiles, cet univers intermédiaire entre la sphère divine et notre monde sublunaire. Des stars avant la lettre…
Ils eurent, ont encore et auront sans doute pendant longtemps une influence considérable sur les gardiens de la pensée traditionnelle. Leurs enseignements se sont dilués dans nos rituels maçonniques, mais on peut en redécouvrir le sens, pour peu qu’on veuille bien soulever le voile. Ils révèlent les mystères cachés de la Nature et de la Science dans lesquels resplendit l’Harmonie du Monde.
A l’ombre symbolique de Moïse et du Roi Salomon, nous allons cheminer le long de ces deux grandes lignes parallèles, l’une traitant de la science élémentaire des nombres, l’autre de la nature numérique des éléments.
Elles se rapprocheront souvent, jusqu’à ne former qu’une seule et même voie, celle qui, par la magie des « mots de puissance » enfin retrouvés, remonte là-haut, tout là-haut, à l’aube de l’Eternelle Lumière.
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