Chapitre II
 


Le fabuleux héritage
de
Pythagore

« Tout est arrangé d'après le Nombre »
(Pythagore, Ieros Logos)




 
  Le Maître de Samos

 
  Comme tout personnage mythique marqué par le sceau du secret, Pythagore n'a laissé aucune trace de ses écrits. On lui attribue toutefois le mystérieux Ieros Logos ou Discours Sacré qui fut longuement commenté par le monde grec.
C'est donc chez ses adeptes qu'il faut chercher le contenu de son enseignement. Non pas ceux de la première heure, mais les néo-pythagoriciens comme Nicomaque de Gérase ou l'historien Jamblique. Nous y ajouterons Platon, encore et toujours Platon dont nous sommes à peu près certains qu'il fut initié sans jamais avoir prêté serment.

Pythagore est resté célèbre pour son fameux théorème sur le carré de l'hypoténuse. Ce n'est pas lui qui l'a découvert (il était connu depuis des siècles par les babyloniens et les égyptiens), mais il eut le génie de le démontrer. On lui doit l'invention de quelques termes nouveaux comme, entre autres, philosophie et cosmos, mots qui, à leur époque, étaient considérés comme avant-gardistes.

Pythagoras est né à Samos entre 590 et 570 avant Jésus-Christ, en ce premier Siècle des Lumières qui vit le Gauthama Bouddha, Zoroastre, Confucius et Lao-Tseu composer avec lui une pentade étincelante de surhommes.
Encore adolescent, il s'illustre aux Jeux de la 48ème Olympiade. Puis il part pour de longs voyages, notamment en Egypte, là-même où, un demi-siècle avant lui, Thalès de Milet s'était brillamment illustré. La conjonction des Grands Mystères auxquels il est initié et du très haut niveau de connaissance de ses hôtes l'amène à mûrir et à construire dans son esprit une véritable métaphysique des nombres.
La cinquantaine triomphante, il retourne à Samos pour y dispenser son enseignement. Ce qui lui vaut autant d'admirateurs que de jaloux, parmi lesquels le tyran Polycrate qui l'oblige à s'exiler. Il s'installe à Crotone, au sud de l'Italie, grâce aux subsides et à la protection bienveillante de Philon qui deviendra un de ses plus fidèles disciples.
La Société qu'il fonde, tournée vers la réalisation par la Connaissance et l'Amour de l'harmonie intérieure et de l'accord avec la Grande Harmonie, acquiert très rapidement un pouvoir presque absolu, non seulement spirituel mais aussi politique, sur la plus grande partie de la Grande Grèce.
Elle continuera ses activités après la mort du Maître (mal connue et située vers 500), jusqu'au massacre de Métaponte en l'an 450. Peu d'adeptes en réchappèrent, parmi lesquels Philolaos qui, comme son illustre prédécesseur Hippase, fut considéré comme un traître pour avoir divulgué les secrets de la secte, alors qu'elle se reformait dans l'ombre.
Il fut même accusé d'avoir vendu à Denys l'Ancien et à son frère cadet Dion trois livres contenant la doctrine secrète, dont Platon aurait pris connaissance pendant son premier séjour à Syracuse.

Mais quel était donc le secret des pythagoriciens ? En quoi consistait cette métaphysique des nombres qui attira tant d'esprits éclairés ? Cédons la parole à Nicomaque de Gérase, dans son Introduction à l'Arithmétique :

" Tout ce que la nature a arrangé systématiquement dans l'Univers paraît, dans ses parties comme dans l'ensemble, avoir été déterminé et mis en ordre en accord avec le Nombre, par la prévoyance et la pensée de Celui qui créa toutes choses. Car le modèle était fixé, comme une esquisse préliminaire, par la domination du Nombre préexistant dans l'esprit du Dieu créateur du monde, nombre-idée purement immatériel sous tous rapports, mais en même temps la vraie et l'éternelle essence, de sorte que, d'accord avec le Nombre, comme d'après un plan artistique, furent créées toutes ces choses, et le temps, le mouvement, les cieux, les astres et tous les cycles de toutes choses. "

A l'instar de Pythagore, Nicomaque distingue donc deux types de nombres : le Nombre Divin, ou Nombre Pur, ou Nombre-Idée, et le nombre scientifique. Le premier est naturellement le modèle idéal du second. Mais parce que les formes (dépendant de quantités, de qualités et d'arrangements) sont dans le monde matériel les seules choses permanentes, et que leur structure est leur seule réalité, le Nombre Pur auquel elles se réfèrent sera aussi, plus généralement, le Principe, l'Arché ou arché-type directeur de tout l'Univers créé.
Autrement dit, le Nombre Pur est un nombre de puissance émanant du Verbe créateur. Il ne mesure rien, car il n'a rien à mesurer. Sa nature (et non sa valeur) est absolue. Le nombre scientifique, de son côté, est un nombre de mesure. Sa nature (et non sa valeur) est relative, mais il possède en lui la puissance de son modèle ou paradigme dans le monde absolu.
On comprend tout de suite d'ou vient l'inspiration platonicienne du monde intelligible et du monde sensible dans le Timée, déjà exprimée en monde des idées immuables et monde des opinions changeantes dans la République !

Pour les pythagoriciens, la théorie des nombres était ainsi divisée en deux disciplines :
- la première, traitant du Nombre Pur, était l'Arithmologie ou Mystique du Nombre.
- la seconde, traitant du nombre scientifique, était l'Arithmétique proprement dite, suivant une méthode syllogistique rigoureuse, dans le genre de celle d'Euclide.
Il en existait bien une troisième, mais reléguée très bas et réservée aux gens d'affaires, celle du simple calcul. C'est donc aux deux premières que nous réserverons toute notre attention, en espérant y trouver non pas l'harmonie du monde mais l'harmonie des mondes, celui d'en haut et celui d'en bas, jusqu'à la Grande Harmonie qui les unit.


La Décade Prodigieuse


Si vous étiez membre de la confrérie pythagoricienne et que, triomphant, vous annonciez au Maître (sans le voir, car il ne se montrait pas)
" trois fois un, trois ! ", il y a de grandes chances pour que vous restiez novice toute votre vie ! En supposant encore qu'il daigne vous répondre,
il vous dirait " un en trois, trois en un ".
Les pythagoriciens ne comptaient pas au sens propre du terme. Ils n'étaient pas les champions de cette gymnastique mentale qui consiste à aligner des symboles sous forme de chiffres et à les triturer dans tous les sens, comme nous le faisons aujourd'hui avec notre système de numération.
Ils considéraient les nombres comme un flot, un écoulement d'unités ou monades, reflet de la démultiplication à l'infini d'une seule et même Unité divine. Ces unités, représentées par des points ou des groupes de points, se traduisaient dans les formes du monde sensible par des figures géométriques, en deux ou en trois dimensions. Elles exprimaient les idées, ou concepts immuables, que l'on peut résumer ainsi :

- le UN exprimait l'idée d'unité ou monade (1 point, système ou rythme unitaire)
- le DEUX l'idée de dualité ou dyade (une droite ou 2 points, système ou rythme binaire)
- le TROIS l'idée de trinité ou triade (un triangle ou 3 points, système ou rythme ternaire)
- le QUATRE la tétrade (un carré ou 4 points, système ou rythme quaternaire)
- le CINQ la pentade (un pentagone ou 5 points, système ou rythme quinaire)

Suivaient l'hexéade, l'heptade, l'ogdoade, l'ennéade et la décade.

Ainsi étaient considérés les nombres triangulaires, carrés, pentagonaux, hexagonaux etc., dont on remarquera que le nombre UN s'applique à tous et en premier, rappelant ainsi que l'Unité Divine est le point de départ de tout.
Dans ce flot continu émanant du Créateur, les pythagoriciens considéraient des nombres ou des groupes de nombres particuliers : nombres pairs et impairs, nombres premiers (seulement divisibles par eux-mêmes ou par l'unité) et leurs combinaisons en nombres parfaits.

Mais il est une série particulière de nombres qui marquera à jamais le Maître de Samos et ses adeptes, la sublime tétractys, suite des quatre premiers nombres qu'ils se représentaient ainsi :

Elle était d'une telle importance pour les pythagoriciens qu'ils l'invoquaient dans leur serment : " Je le jure par celui qui a transmis à notre âme la tétractys en qui se trouvent la source et la racine de l'éternelle nature ! ".

Elle avait à la fois les qualités transcendantes de la Décade (1 + 2 + 3 + 4 = 10) et les qualités dynamiques de la croissance triangulaire, base de la génération de tous les nombres figurés plans ou solides. A tel point qu'elle fut identifiée à l'Harmonie dont Jamblique, citant Aristote, nous a conservé le verset : " Tétractys, Harmonie pure, celle des Sirènes… ".
C'est ainsi sous sa forme de Nombre Pur, la Décade, que la tétractys devient le symbole de l'Univers. Citons encore Nicomaque dans son Théologumène :

" Mais comme le Grand Tout était une multitude illimitée, il fallait un ordre. Or c'est dans la Décade que préexistait un équilibre naturel entre l'ensemble et ses éléments. C'est pourquoi elle servit de mesure pour le Grand Tout comme une équerre et un cordeau dans la main de l'Ordonnateur ".
Cette affirmation, pour les Francs-Maçons que nous sommes, se passe de tout commentaire. Elle résume en outre et parfaitement notre double définition de l'Harmonie : la beauté en équilibre et l'unité dans le multiple.

 
nombres triangulaires n (n+1) / 2   nombres carrés n²


 
nombres pentagonaux n (3n -1) / 3   nombres hexagonaux n (2n - 1)

NOTA
Le nombre 1 s'applique à tous les cas de figure
On remarquera la croissance triangulaire et l'ouverture de l'angle générateur (60°, 90°, 108° etc.),
comme l'Oeil du Grand Ordonnateur regardant le cosmos depuis l'unité jusqu'à l'infini





Les Cinq Corps Platoniciens

 
  Passant de la Décade à sa moitié, nous arrivons à une des personnalités des plus brillantes de la Société des Nombres, la Pentade ou caractéristique du CINQ.
En arithmologie ou mystique du nombre, elle participe à l'essence de la Décade comme étant sa moitié et son image condensée. Mais elle est aussi le nombre d'Aphrodite, déesse de l'union fécondatrice et, en tant que telle, elle représente l'archétype abstrait de la génération, l'union du premier nombre pair, féminin, matrice, scissipare (DEUX, dyade) et du premier nombre impair, mâle, asymétrique, complet (TROIS, triade).
Union de la matière (QUATRE) et de l'esprit divin (UN), la pentade est aussi le nombre de l'harmonie dans la santé et la beauté du corps humain. Son image graphique, le pentalpha ou pentagramme, si bien traduit par Léonard de Vinci, est donc à la fois le symbole de l'Amour créateur et celui de la beauté vivante.

Les pythagoriciens ne s'y étaient pas trompés. En choisissant le pentagone étoilé pour signe de reconnaissance, ils exhibaient dans l'ombre le secret lumineux de la Grande Harmonie entre le microcosme et le macrocosme.
Secret d'autant plus cher qu'au cœur même de cette figure géométrique si particulière se cachait un trésor, une splendeur mathématique qui deviendra, pour tous les hommes de l'Art, la véritable clef de l'esthétisme.


La Divine Proportion


Si on veut mesurer le monde sensible, on doit prendre en considération deux grandeurs au minimum : la grandeur que l'on mesure et celle qui sert à la mesurer, prise comme référence. Ainsi, pour les pythagoriciens, il existait une relation qualitative entre deux grandeurs a et b qu'ils nommaient rapport, qui s'écrit a / b et qui mesure la grandeur a si l'on prend la grandeur b comme unité de comparaison.
Par exemple, le rapport 3/2 signifie non pas 1,5 mais 3 unités de " 1 demi " chacune (3 demi-phlètres, 3 demi-coudées etc.). " 1 demi " devient donc l'unité de référence.

Il est intéressant d'examiner à ce propos la tétractys pythagoricienne sous un angle différent :

Elle synthétise la tétralyre, instrument à cordes de longueur 1, 2, 3 et 4 qui sont entre elles dans les rapports 4 à 2 ou 2 à 1 (octave ou δ ι α π α σ ω ν, diapason), 3 à 2 (la quinte) et 4 à 3 (la quarte).
La découverte de ces lois acoustiques, qui jetaient les bases de l'harmonie musicale, fut attribuée à Pythagore lui-même. Elle fut considérée par l'Antiquité comme une invention géniale et développée en architecture selon une gamme plus complexe, comme en témoignent les corrections optiques volontairement utilisées dans certains alignements de colonnes.
Les temples grecs chantaient eux aussi, bien avant les cathédrales !

La relation entre deux grandeurs est donc un rapport. L'équivalence entre deux rapports est une proportion (en grec α ν α λ ο γ ι α, analogie).
Les pythagoriciens considéraient ainsi deux types de proportions : la proportion disjointe qui s'écrit a / b = c / d (le théorème de Thalès en est l'exemple type) et la proportion continue qui s'écrit a / b = b / cb est une médiété assurant la " continuité " entre a et c.
Il faut donc au moins 3 termes pour obtenir une proportion. Or, en fonction du principe d'économie, et c'est là le coup de génie de l'Ecole de Crotone, on peut obtenir une proportion continue avec seulement 2 termes, en y ajoutant un troisième terme qui est tout simplement… la somme des deux !

Elle s'écrit : (a + b) / a = a / b      En l'appliquant à la division d'un segment de droite, elle se lit :
" le rapport de la somme de deux grandeurs (a + b) à la plus grande (a) est égal au rapport de la plus grande (a) à la plus petite (b) "

Dans le Livre VI des Eléments, Euclide l'appellera division en moyenne et extrême raison. Elle deviendra divine proportion en 1509, dans le
De Divina Proportione de Luca Pacioli. Elle est plus connue aujourd'hui sous le nom de proportion dorée, qui est la proportion la plus simple et la plus harmonieuse entre deux grandeurs et le tout dont elles participent.

Au premier abord, cette équation très simple n'a rien pour inspirer le profane. Mais en la résolvant, elle révèle un nombre extraordinaire et unique dans la nature.
Si, en effet, nous remplaçons a / b par x, nous obtenons une équation du type - x - 1 = 0 qui admet la solution positive (1 + √5) / 2 = 1,618034... que nous appellerons phi (en grec φ), nombre d'or.

Il possède des propriétés remarquables, telles que si φ = 1,618034..., φ' = 1 / φ = 0,618034...
1 + φ = φ² ou encore φ =  et bien d'autres merveilles.

φ est le nombre même de la beauté en équilibre et se décline partout, dans les arts comme dans les sciences. Il synthétise l'Harmonie, c'est-à-dire la puissance du Beau que tous les hommes de l'Art ont invoquée dans leurs œuvres sacrées.


Ubiquité de Phi


Soit un triangle isocèle OAB dont l'angle au sommet est de 36°. Les angles de la base sont égaux et valent chacun 72°.
OAB est un triangle d'or. Les côtés OA et OB sont dans le rapport doré avec la base AB. En particulier, si AB = 1, OA = OB = φ.
Traçons maintenant la bissectrice de l'angle OBA. Elle coupe le côté opposé OA en C. ABC est un triangle d'or d'angle au sommet de 36°, de côté AB = BC = 1 et de base AC = φ'.
OCB est aussi un triangle d'or de base φ, de côté BC = CO = 1 et d'angle au sommet de 108°. C est la section dorée de AB.
On pourrait continuer ainsi à l'infini la partition dorée de ce triangle si singulier. Mais il n'est pas la seule figure géométrique à posséder ces vertus extraordinaires…



Soit un rectangle ABCD de longueur φ et de largeur égale à 1. ABCD est un rectangle d'or.
Soient les points E et F, respectivement sur AB et CD, déterminant le carré AEFD de côté 1. E et F sont les sections dorées de AB et CD. EBCF est un rectangle d'or de longueur 1 et de largeur φ'.
Comme dans le triangle d'or, nous pouvons continuer la partition à l'infini.



Ce sont là deux premiers exemples de beauté géométrique. Mais quelle n'est pas notre surprise en constatant que, dans un cas comme dans l'autre, chaque section dorée de la partition détermine le centre directeur d'un arc de cercle qui s'enchaîne avec le suivant dans une spirale logarithmique !
L'harmonie devient totale. Et bien qu'elle soit ici cachée, elle se montre en pleine lumière dans les splendeurs de la nature, comme en témoignent, entre autres, les fleurs pentamères, la coquille de certains nautiles ou la spira mirabilis du tournesol.


   

Triangle et rectangle d'or constitueront les canons de la beauté architecturale, depuis les grecs initiés aux Grands Mystères de l'Egypte jusqu'à l'Ecole de Beuron de Desiderius Lenz, en passant par le romain Vitruve et les Bâtisseurs de Cathédrales.


   

Triangle d'Or dans la Tombe de Mira,   Rectangle d'Or dans le Parthénon d'Athènes,   Pentagramme dans la Cathédrale d'Amiens


En poussant plus loin l'analyse, on observe que les angles de base du triangle d'or ont chacun une valeur de 72°, soit 1/5ème de 360°.
Dès lors, nous imaginons sans peine la partition quinaire du cercle, la Grande Roue du Temps, " Rota " ou Roue Céleste des kabbalistes.
Le résultat est une merveille. Le pentagramme des pythagoriciens se montre dans sa beauté flamboyante, chargé de tous ses symboles… et du nombre φ qu'il contient douze fois !

Le Maître de Samos avait vu juste. Que ce soit sur la terre ou dans les mers, le symbole majeur de sa doctrine déployait déjà ses branches multicolores dans tout le monde sensible, comme un message divin. En l'élevant dans les airs au-delà du firmament, il en fait l'Etoile promise aux daïmones, à la pointe ultime de l'Axe du Monde.
Nous, Francs-Maçons de Tradition, ne l'avons pas oublié...


Phi de Fibonacci


Au début du XIIIème Siècle, un jeune italien fou de mathématiques, Léonard de Pise alias Fibonacci (du latin filius Bonacci, fils de Bonaccio), considère la série suivante :
0, 1, 1, 2, 3, 5, 8, 13, 21, 34, 55, 89, 144…, série on ne peut plus simple puisque, à partir des deux termes les plus élémentaires, chaque terme qui suit est la somme des deux précédents.
Fibonacci constate alors avec triomphe que le rapport entre chaque terme de la série et celui qui le précède tend… vers φ, nombre d'or !

On constate tout de suite que les rapports de rang impair tendent vers φ par valeur supérieure et les rapports de rang pair par valeur inférieure .
En s'armant d'une calculette et d'un peu de patience, on pourra faire la même expérience en considérant la suite de Lucas, qui consiste à prendre deux nombres au hasard (entiers positifs) et à leur appliquer le principe additif de Fibonacci.



Graphiquement, le résultat est une double asymptote. Au-delà de l'esthétisme de la courbe, c'est la beauté de l'approche qui est intéressante.
Nous voici dans un temple sacré où les nombres sont des colonnes qui, de part et d'autre, tracent la voie de la Connaissance, comme le pronaos égyptien ou le sanctuaire salomonique. Au bout du chemin de plus en plus étroit, le Grand Mystère du Nombre infini et transcendant, φ et la suite d'or
1, φ, 1 + φ, 1 + 2φ, 2 + 3φ, 3 + 5φ, 5 + 8φ… qui, par les vertus du nombre magique, s'écrit aussi 1, φ, φ2, φ3, φ4, φ5 !
Ici, le rapport un / (un-1) ne tend plus vers φ. Lumineusement, il EST φ, nombre d'harmonie pure qui unit deux grandeurs et leur somme dans une seule et même consubstantialité.
Le nombre d'or est bien un " nombre de puissance " qui porte en lui son propre principe générateur. Il est le " sel numéral " de la mesure harmonique des mondes, à l'image du Mercure des Sages, " sel minéral " qui régit tout le Grand Œuvre Alchimique.


L'Ecole de Crotone et ses héritiers


Que ce soit en arithmétique ou en arithmologie, les descendants spirituels de Pythagore sont légion. Nous pouvons cependant classer les plus célèbres dans les catégories suivantes :
- l'Ecole de Crotone (Vème S. av. J.C.) : Philolaos, Hippase de Métaponte, Hippocrate, Démocrite, Empédocle, Héraclite, Hippias…
- l'Ecole d'Athènes (IVème S. av. J.C.) : Platon, Eudoxe, Antiphon, Eudème, Théétète, Archytas de Tarente, Aristote, Ménechme…
- l'Ecole d'Alexandrie (IIIème S. av. J.C.) : Euclide, Appolonios, Archimède, Erathostène… et, au IIème et Ier S. av. J.C., Hipparque, Théodose, Héron, Vitruve…
- les Néo-Pythagoriciens (IIème) et leurs émules (IIIème et VIème S. après J.C.) : Nicomaque de Gérase, Théon de Smyrne, Ptolémée, Ménélaos, Diophante, Théon d'Alexandrie, Proclus, Jamblique, Plotin, Boèce (qui aura une influence considérable pendant le Moyen-Age)…
- les indo-arabes (du VIIème au XVème S. après J.C.): al Khwarizmi, al Quayam, al Din al Tusi, al Kashi, Bhaskara …
- l'Ecole de Bologne (XVIème) : Tartaglia, Cardan, Ferrari, Bombelli…
- l'Ecole Française (XVIIème) : Fermat, Pascal, Descartes, Bernouilli… et Ecossaise : Neper…
- le Siècle des Lumières : Newton, Leibniz, Taylor, Mac Laurin, Euler, Monge, d'Alembert, Lagrange, Laplace, Legendre…


Sans rien négliger du savoir immense qu'il a transmis, Pythagore a surtout perpétué la pureté de la Grande Tradition dont il était légataire à travers deux principes essentiels : le culte du secret scellé par un serment solennel et le symbolisme initiatique.
N'oublions pas qu'il avait été initié par les Grands Prêtres ou Mages de l'Ancienne Egypte, dont on sait que " ne voulant pas exposer leurs mystères aux yeux du vulgaire, ils les dissimulaient sous des signes ou caractères hiéroglyphiques qu'ils s'engageaient, par un serment solennel, à tenir secrets. "
Ce mode de transmission eut une influence considérable sur le Maître de Samos, puisqu'il en adapta l'esprit à sa méthode d'enseignement.
Celui-ci commençait, après un sévère examen d'entrée, par un noviciat de 3 ans où les candidats étaient formés à la stricte observance de la Règle, sous un régime d'éducation physique et morale destiné à mettre en harmonie le corps et l'esprit. C'est seulement après leur accession au premier degré que les disciples, qui entendaient le Maître mais ne pouvaient le voir encore, étaient initiés pendant 5 ans à la Métaphysique du Nombre et à l'interprétation des symboles, telles que nous les avons exposées.
Par son accession à l'ultime degré l'adepte pouvait enfin voir la Lumière, la Grande Harmonie dans l'Amour Universel où l'âme, soumise à des réincarnations successives, devenait daïmon, génie semi-divin qui ne retourne plus ici-bas mais se retrouve dans les jardins stellaires des bienheureux,
" par delà la Voie Lactée ".
Le pacte du secret, nous l'avons dit, était scellé par un serment solennel et s'étendait aux signes de reconnaissance, dont le fameux signe de ralliement du pentagramme. Quiconque violait ce pacte était frappé d'excommunication, autant dire de mort spirituelle. Plusieurs adeptes peu scrupuleux en firent les frais. L'amour, l'amitié, la fraternité, la charité étaient sans cesse chantés sous les accents joyeux de la lyre. Les repas étaient pris en commun, avec libations et grâces, et se terminaient par un sermon du presbyte, membre le plus âgé de la confrérie.

Ce " système particulier d'éducation et de gouvernement " perdurera après la mort du Maître et l'incendie de Métaponte. Il s'étendra dans toute la partie orientale du bassin méditerranéen avant de gagner l'Occident.
Ainsi, sous la Rome Impériale, Sénèque et surtout Moderatus de Gadès enseigneront-ils la doctrine malgré les interdits de Néron. En Palestine, la secte des Esséniens de Qumran utilisera la même méthode d'initiation à degrés successifs en exigeant la communauté de biens, la pauvreté, la chasteté, l'interprétation et le respect absolu de la Loi Mosaïque dans l'attente d'un messie. Selon certains exégètes et historiens, Jean le Baptiste aurait été l'un de ses Maîtres de Justice et Jésus le Nazaréen y " aurait " reçu l'Initiation.
La Gnose alexandrine, l'Hermétisme et la Kabbale hébraïque suivront le même chemin, malgré l'opposition farouche de la jeune Eglise chrétienne qui, tout en considérant l'Amour comme lumière et but suprême, n'acceptera pas la prépondérance donnée à la " Magie " ou à la " Connaissance " réservées, qui plus est, à un nombre restreint de privilégiés.
Cela n'empêchera pas les Pères de l'Eglise de puiser abondamment dans le symbolisme ancien pour l'adapter aux vérités évangéliques…et d'intégrer dans ses Canons L'Apocalypse de Jean, mélange flamboyant de foi cristalline, d'ésotérisme et d'arithmologie.

Aux portes du Moyen Age, deux courants majeurs vont perpétuer ce mode traditionnel de transmission : la chevalerie et les corporations de métiers.

Serments solennels de fidélité et de loyauté prononcés à genoux, codes d'honneur et de vertu, professions de foi, adoubements, blasons et symboles héraldiques, tels étaient, entre autres, les landmarks des chevaliers d'ordre ou errants, hommes hors du commun, exaltés par les légendes mythiques de la Table Ronde et de la quête du Saint Graal. Campés fièrement sur leurs montures, ils véhiculaient avec les troubadours la cabale (du mot cheval), langue des dieux dite encore gaye science ou gay savoir.
Les plus énigmatiques d'entre eux furent, bien sûr, les Chevaliers du Temple. Rendre compte ici, à travers leur extraordinaire et ténébreuse ascension, de la spécificité de leurs rites et de tous les secrets dont ils étaient dépositaires prendrait beaucoup trop de temps. L'ignorance, hélas, ayant toujours tendance à diaboliser ce qu'elle ne connaît pas, se chargera de les vouer aux flammes de l'Enfer, par un maudit Vendredi 13 de l'An de Grâce 1314. Pour beaucoup, leurs ombres fantomatiques hantent encore les ruines lugubres des châteaux-forts. Nous savons, pour notre part, qu'ils n'ont pas disparu. La lumière de leurs âmes bienfaisantes éclaire plus que jamais les rituels de certains Hauts Grades maçonniques.

Parallèlement se développent les corporations de métiers, essentiellement d'artisans, dont on sait qu'elles existaient déjà trois siècles avant notre ère sous l'empire romain, qu'elles perdureront sous l'empire byzantin et qu'elles résisteront à l'invasion turque. En Europe occidentale ces corporations fleurissent en harmonie avec les confréries religieuses et entretiennent avec elles des liens étroits. C'est ainsi que naissent, sur les chantiers des cathédrales, les premières loges opératives d'artisans tailleurs de pierre.
Sous le regard éclairé du Maître Bâtisseur, compagnons et apprentis oeuvrent ensemble à la construction des édifices sacrés. A l'instar des novices de l'Ecole Pythagoricienne, ce n'est qu'après plusieurs années d'apprentissage que les tailleurs de pierre brute sont admis dans les loges . Ils y reçoivent alors l'initiation aux secrets du Métier par les signes, attouchements et mots de reconnaissance. Ils pourront désormais marquer la pierre et, en même temps que le bâtiment, élever leur corps, leur âme et leur esprit vers le Seigneur Tout-Puissant.
Bien que de plus en plus nombreuses, les loges opératives restent ponctuelles et se forment au hasard des chantiers. C'est outre-Rhin qu'elles commenceront à se structurer, dès la fin du XIVème Siècle. Les steinmetzen allemands vont en effet se regrouper au sein de fédérations de loges dont la plus puissante, la célèbre Bauhütte, deviendra très probablement l'un des premiers modèles de Grande Loge jamais constitués.
C'est très certainement sur ce modèle que s'appuieront les spéculatifs et latitudinaires anglais pour fonder la Grande Loge de Londres en 1717, sous le regard bienveillant de Georges Ier, Roi d'Angleterre… et Allemand ! Pasteurs presbytériens et anglicans, ou gentlemen membres de la Royal Society pour la plupart, ils vont provoquer le tollé général des Maçons catholiques écossais et irlandais qui ne tarderont pas à se constituer eux-mêmes en Grandes Loges. La querelle entre les ancients et les moderns durera près d'un siècle, jusqu'à l'Acte d'Union de 1813 scellant définitivement les landmarks et les rites de la franc-maçonnerie spéculative et régulière, sous l'autorité suprême de la Grande Loge Unie d'Angleterre.

La Franc-Maçonnerie spéculative, qui se définit elle-même comme un " système particulier de morale enseigné sous le voile de l'allégorie au moyen de symboles ", a su conserver, d'une manière lumineuse, l'esprit pythagoricien.
Sur la forme comme sur le fond, elle est restée fidèle au culte du secret et au symbolisme initiatique. Le serment solennel y rythme toujours, à chaque Grade, la longue marche vers la Connaissance. La fraternité est le fil d'Ariane, la chaîne ininterrompue de la Grande Harmonie Universelle.
Le symbolisme est pur, fécond et signifiant. Il se décline dans l'art de bâtir, à l'image du Temple de Salomon, un temple intérieur fait de vénération envers le Divin Créateur, d'amour envers toutes Ses créatures et de fidélité à ses propres engagements.
Quant aux nombres, ils sont partout présents. Nous n'en retiendrons que les trois premiers, qui concernent essentiellement le Grade d'Apprenti, laissant au Maçon expérimenté le soin de compléter l'analyse :
- le UN, unité principielle, point de départ de toute création, le Verbe de la version johannique de la Genèse, l'Atoum des Anciens Egyptiens, le Grand Ordonnateur du Cosmos pythagoricien devenu Grand Architecte de l'Univers pour les Francs-Maçons de Tradition.
- le DEUX, premier nombre pluriel, dédoublement, séparation, principe second de toute création, ténèbres et lumière, noir et blanc, immobilité et mouvement, principe passif et principe actif, les deux colonnes déterminant le passage entre les deux espaces-temps, le profane et le sacré.
- le TROIS, équilibre, nombre trinitaire de l'Harmonie Divine et Universelle, le DEUX sous le UN dans le triangle et la pyramide, les Deux Grandes Colonnes du Temple sous la Voûte Céleste, Couronne ou Kether des Kabbalistes. Ce sont les Trois Grandes Lumières, les Trois Lumières Secondaires, les trois ordres principaux d'architecture, l'ennéade ou triple triade maçonnique : Vénérable Maître - Salomon - Sagesse, Premier Surveillant - Hiram - Force, et Second Surveillant - Hiram Abi - Beauté.
Ce sont enfin les trois vertus théologales, la Foi, l'Espérance… et la Charité, celle qui " renferme le tout " et dont notre Rituel du Premier Grade révèle que le Franc-Maçon qui la possède " dans son sens le plus vaste " peut être considéré à juste titre comme ayant atteint le sommet de sa profession spirituelle, symboliquement " une demeure céleste, voilée aux yeux des mortels par le firmament étoilé, représenté emblématiquement par sept étoiles ".
Comment ne pas y reconnaître le " jardin stellaire des bienheureux " réservé aux Maîtres de l'Ecole de Crotone ? Le Maçon accompli est bien ici le " daïmon " pythagoricien, élevé au sublime degré de l'Amour et de la Connaissance.

Nous ne saurions clore ce chapitre sans évoquer un des moments forts de la cérémonie d'Installation au Rite Standard d'Ecosse, lorsque le Très Vénérable Maître nouvellement installé, vêtu de son tablier sur lequel resplendit le pentalpha, investit son Passé Maître.
Il prononce alors cette courte mais magnifique exhortation qui se passe de tout commentaire : " Permettez-moi, Vénérable Frère, d'attirer votre attention sur la profondeur symbolique du bijou que vous portez : une équerre aux branches inégales. La plus courte symbolise le temps qui nous est compté, la plus longue l'éternité. Sur les pointes du Compas, puissent-elles vous rappeler notre recherche du bonheur en ce monde et notre espérance en l'immortalité dans l'autre. "
 


 
Chapitre 1 << Accueil >> Chapitre 3